Comprendre le droit de l'animal

8- Éthique et cadre moral

Partout dans le monde, le droit se heurte au même paradoxe. Comment défendre les intérêts de ceux que nous exploitons et dont dépendent toutes nos activités humaines ?  A quel moment les intérêts des animaux prennent-ils le pas sur nos intérêts d’humains ? La grande diversité des animaux et le continuum biologique complexifient encore l’exercice. En fonction de quoi faut-il trancher les doits accordés aux animaux ? La souffrance (pathocentrisme) ? L’intelligence (cognitocentrisme) ?    

DE LA RECONNAISSANCE DE LEUR SENTIENCE …

La sentience est un concept central en éthique animale. Elle est définie comme la capacité d’un être vivant à ressentir la douleur, le plaisir, et diverses émotions. On lui reconnaît ainsi une volonté qui lui est propre à éviter la souffrance, à vivre une vie satisfaisante, ainsi que des droits.

En 2012, treize neuroscientifiques d’institutions de renommée signent un manifeste revendiquant l’existence de « conscience  » chez de nombreux animaux non-humains. Il s’agit de la Déclaration de Cambridge qui affirme que les recherches à ce jour ont démontré la capacité des organismes du règne animal à percevoir leur propre existence et le monde autour d’eux. En effet, les structures cérébrales qui génèrent la conscience chez les humains et les autres animaux sont équivalentes.

Mathieu Ricard, dans son plaidoyer pour les animaux dit que si nous devions retenir un seul article, ce serait le suivant : « Tout être vivant a le droit de vivre et de ne pas être victime de souffrance imposée par autrui ». C’est aussi ce que nous dit Jeremy Bentham (1748-1832), philosophe, jurisconsulte et réformateur britannique dans Introduction to the Principles of Morals and Legislation, une référence en matière de droit animal :

« Le jour viendra peut-être où le reste de la création animale acquerra ces droits qui n’auraient jamais pu être refusés à ses membres autrement que par la main de la tyrannie. Les Français ont déjà découvert que la noirceur de la peau n’est en rien une raison pour qu’un être humain soit abandonné sans recours au caprice d’un bourreau. On reconnaîtra peut-être un jour que le nombre de pattes, la pilosité de la peau, ou la façon dont se termine le sacrum sont des raisons également insuffisantes pour abandonner un être sensible à ce même sort.

Et quel autre critère devrait marquer la ligne infranchissable ? Est-ce la faculté de raisonner, ou peut-être celle de discourir ? Mais un cheval ou un chien adultes sont des animaux incomparablement plus rationnels, et aussi plus causants, qu’un enfant d’un jour, ou d’une semaine, ou même d’un mois. Mais s’ils ne l’étaient pas, qu’est-ce que cela changerait ? La question n’est pas : Peuvent-ils raisonner ? ni : Peuvent-ils parler ? mais : Peuvent-ils souffrir ? »

…VERS LE PRINCIPE D’ÉGALITE MORALE

Au delà de l’intérêt à ne pas souffrir que nous commençons à reconnaître aux animaux, le droit animal pose aussi la question de la légitimité de l’humain à disposer du droit de vie ou de mort sur ces derniers.

Je retranscrirai ici les trois grands cadres moraux de l’éthique animale mis en évidence dans l’ouvrage de référence Zoopolis, une théorie politique des droits des animaux.

1.Les welfaristes qui militent pour l’avancée du bien-être animal, reconnaissant leur capacité à souffrir, sans pour autant remettre en question la position morale supérieure de l’humain, ni le présupposé que les animaux peuvent être utilisés au bénéfice des humains. Le welfarisme pourrait être ainsi décrit comme un « usage éthique des animaux ».

2.Les écologistes, qui s’intéressent avant tout à la santé des écosystèmes et non au sort de chaque animal considéré individuellement. Ainsi, si la preuve peut être faite que l’abattage d’un animal a un effet neutre ou bénéfique sur l’écosystème (chasse, maintien des paysages, élevage durable…), la position écologiste favorisera la protection des écosystèmes au détriment des vies animales. On retrouve ici la vision portée par les stratégies institutionnelles en faveur de la « biodiversité ».

3.La théorie du droits des animaux (TDA), qui propose pour les animaux des droits inviolables, devant l’intérêt des humains et des écosystèmes. Ces droits moraux fondamentaux à la vie et à la liberté sont égaux pour les humains et les animaux, ces derniers n’étant plus considérés comme des moyens au service des premiers. Cette approche est l’extension naturelle de la conception d’égalité morale qui sous-tend la doctrine des droits de l’homme.


« Tant que la prémisse fondamentale du principe de hiérarchie morale n’est pas remise en cause, des esprits raisonnables se disputeront au delà de quel seuil l’exploitation animale devient inacceptable. Nous aurons beau vouloir limiter la cruauté inutile envers les animaux, nos bonnes intentions ne résisterons pas à la logique des intérêts personnels et du consumérisme », nous dit Zoopolis.
Pour sortir de cette impasse, les auteurs proposent de compléter la théorie des droits animaux (TDA) par une approche basée sur les relations différenciées que nous entretenons avec les animaux appelés « droits relationnels positifs ».
Leur réflexion apparaît aujourd’hui comme l’une des théories politiques les plus avancées et les plus construites, même si elle n’en constitue qu’un point de départ.

Photos by Moustafa Alshaher, Gary Bending on Unsplash