STORY#4- KM400-500 MONLEZUN👉SOS

Monlezun, Maubourguet, Perchède, Castelnau-Basse-Rivière, Barbotan-les-Thermes… Vous n’arrivez pas Ă  les situer ? C’est normal ! Il s’agit de villages du Gers, dĂ©partement de l’Occitanie situĂ© entre Toulouse et Mont-de-Marsan, dont l’économie tourne autour du maĂŻs-blĂ©-colza-tournesol servant pour l’Ă©levage des canards gras, transformĂ©s en foie-gras-confits-cou-farcis dans les fermes locales. Au fil de mes pas, les volatiles ont remplacĂ© les vaches, et les fermes sont devenues plus cossues. Le canard, « ça rapporte », me dit-on ici, avec un sourire entendu.

Pendant une journée entière, je marche à travers les champs de maïs qui ont littéralement grillés sur pied. Sur mon passage, les champs bruissent et frémissent de tous ces petits passereaux qui ont trouvé refuge sous les feuilles séchées, et qui se nourrissent des épis non ramassés. Les rafles (trognons de maïs) jonchent les bords de champs, dévorés par les sangliers la nuit. Les vignes du Languedoc que j’ai quitté il y longtemps refont leur apparition. Ici, on est fiers de produire de l’Armagnac, même si cela ressemble un peu à une ancienne gloire. Je m’interroge sur cette monoculture : blé, maïs, colza, vignes à perte de vue. Où est la diversité ? Où sont les arbres fruitiers ? Où se cachent les légumes de l’hiver ? 

Je décide de dormir sous la tente. Première gelée. Equipement incomplet. Je passe la nuit à me cailler. Recroquevillée au fond de mon duvet jusqu’au petit matin, je me sens dans la peau d’un animal. Enroulé sur lui-même pour bénéficier de la chaleur que son terrier lui restitue, il se sent à l’abri comme à l’affut. Il dresse l’oreille au moindre bruit. Je pense à la vénerie sous terre, cette technique de chasse qui consiste à aller déterrer le « nuisible » dans son trou, le seul endroit où il se sent un peu en sécurité. 

Renarde je deviendrai, cette nuit là. 

Je reprends la route tôt le lendemain, heureuse de me remettre en mouvement pour me réchauffer. Sur la route, des élevages de canard « gras », encore. On les entend glousser de loin, on les devine à l’odeur sous les hangars. Et toujours ces plumes blanches, qui jonchent les bords de la route, témoignant de leur transport vers le gavage ou l’abattage en vue des fêtes de fin d’année. Des panneaux vantant les mérites du terroir m’indiquent qu’ici, on vend des agneaux vivants à 4€ le kg, qu’on élève des veaux sous la mère, qu’on produit du porc noir de Bigorre. A chaque fois, j’observe en moi le même processus en 4 étapes, qui commence à me lasser : colère, indignation, tristesse et impuissance. 

Mais depuis quelques jours, une autre émotion a fait son apparition. 

La Reconnaissance. 

On oppose souvent à mon veganisme que si l’humain n’avait pas mangé d’animaux en période de pénurie alimentaire, il n’aurait pas survécu. On me dit également que l’absorption de protéines animales aurait permis le développement de notre cerveau, et serait donc un facteur d’évolution de notre espèce (NDLR : il existe d’autres théories qui invoquent la consommation de féculents cuits et d’aliments riches en glucides). 

Je suis dubitative devant cet argument. Imaginons…: vous êtes dans la panade. Un ami vous prête de l’argent. Que faîtes-vous une fois sorti.e du pétrin ? Allez-vous lui soutirer ses deniers jusqu’à le ruiner ? Ou allez-vous le remercier et l’aider en retour ? Alors en effet, si ce sont bien les animaux qui nous ont permis de survivre, ne devrait-on pas leur dire : « Désolés les copains, on vous a zigouillés parce qu’on avait pas le choix. Mais maintenant qu’on est forts, on va prendre soin de vous. »

L’apparition d’une voiture saumon (je vous jure que c’est vrai) me tire de mes pensées anthropo-métaphoriques. Fougères, eucalyptus, pins…le département des Landes marque une frontière franche avec son voisin, le Gers. Les constructions ont changé elles aussi : maisons très basses, de plain pied, aux grandes ouvertures. Ces « longères », résidences secondaires pour riches anglais contrastent avec les maisons à l’abandon qu’on a même pas pris la peine de venir vider, qui arborent sans trop y croire un panneau « A vendre », écrit à la main.  

Et maintenant, je vous livre ce qu’habituellement, on ne dit à personne : j’ai passé ces 5 jours à traverser des paysages moches, sous la pluie. Je n’ai parlé à aucun humain ni animal car je n’en avais pas envie. Je n’ai pris quasiment aucune photo. J’ai râlé. J’ai grommelé. J’ai marché avec l’impatience que chaque journée se termine. J’ai regardé un dessin animé dans un hôtel miteux en engouffrant une plaquette de chocolat. J’ai marché 26 km sur une départementale merdique. Je me suis demandée ce que je faisais là. J’ai pleuré pendant deux jours non-stop en me disant « tout ça est ridicule ». 

Et puis sur la route qui me mènera chez ma tante Ă  Sos – un petit village oĂą je sĂ©journe actuellement pour une semaine – une Ă©mergence. J’ai trouvĂ© quelque chose derrière ce sentiment d’impuissance qui – malgrĂ© ce que j’engage – me mine depuis le dĂ©part.  Alors que je me trouvais dans une impasse mentale, au plus profond de ma tristesse, j’ai intĂ©grĂ© un truc : tenter de protĂ©ger les ĂŞtres vivants devient une souffrance permanente si on est pas capable d’accepter que beaucoup vont mourrir et qu’on a rien pu faire. Ça parait tout con, mais ça veut dire ne pas figer la mort et considĂ©rer le cycle entier – Vie-Mort-Vie – Alors, j’ai pu remettre du mouvement et accepter mon impuissance pour en sortir.  

Alors maintenant, à chaque fois que je croise une ferme ou un fusil, je ne dis plus pardon aux animaux. 

Je leur dis : Merci.  

Et ça va beaucoup mieux.

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